Affaire Bettencourt : un Watergate à la française ?
Écrit par Valentin Fluteau, étudiant à l'EDHEC Jeudi, 29 Juillet 2010 07:45
L'"affaire" débute le 16 juin 2010, grâce à un article explosif de deux journalistes de Mediapart, Fabrice Lhomme et Fabrice Arfi. Ceux-ci révèlent partiellement le contenu d'enregistrements clandestins, réalisés par le maître d'hôtel de Liliane Bettencourt, de discussions entre la femme la plus riche de France, première actionnaire de L'Oréal, et Patrice de Maistre, chargé de gérer sa fortune via deux sociétés, Clymène et Thétys. Ces enregistrements révèlent des pratiques fiscales illégales (existence de comptes en Suisse et d'une société basée au Liechtenstein pour exploiter l'île d'Arros, dans les Seychelles), une extrême fragilité de Liliane Bettencourt, notamment au sujet de son héritage et de ses accointances avec François-Marie Banier, un photographe sulfureux qui aurait reçu 993 millions d'euros de la part de Bettencourt. Mais le coeur de l'affaire est politique : sont révélées par ces enregistrements les proximités avec quelques hommes de droite, dont Nicolas Sarkozy et surtout Eric Woerth.
Dès lors l'affaire entre sur le terrain politique. Le premier protagoniste, c'est Eric Woerth. Il apparaît comme le noeud de deux gros conflits d'intérêt. Le premier est politique : il a été simultanément trésorier de l'UMP et ministre du Budget, c'est-à-dire premier financier du parti majoritaire et de ses campagnes et garant de la bonne gestion des comptes de l'Etat. Il ne sera plus trésorier de l'UMP le 31 juillet. De plus, son épouse était employée par Clymène alors qu'il apparaît que la famille Bettencourt a en partie financé l'UMP, et qu'elle a vraisemblablement bénéficié de faveurs de l'Etat (Liliane Bettencourt s'est vue rembourser 30 millions d'euros au nom du bouclier fiscal, alors que Woerth était à Bercy). De plus, le 15 juillet, Le Nouvel Obs' publie un mémo de Patrice de Maistre adressé à André Bettencourt, dans lequel il est clairement question d'un financement de la campagne de Nicolas Sarkozy en 2007, à travers notamment l'existence d'un micro-parti. Plusieurs personnalités de droite sont suspectées après les auditions de Claire Thibout, révélées par Mediapart le 6 juillet : Woerth, Sarkozy bien sûr, mais aussi François Léotard, Renaud Donnedieu de Vabres...
Si l'affaire est politique, c'est que les politiques eux-mêmes s'en mêlent. Les attaques sont bien ciblées sur Mediapart : le 7 juillet, Xavier Bertrand dénonce les "méthodes fascistes" de Mediapart pendant que Christian Estrosi estime que Mediapart est digne d'"une certaine presse des années 30". Le 11 juillet, un rapport, commandé au chef de l'Inspection Générale des Finances (et non à l'inspection elle-même, comme de nombreux médias l'ont indiqué), conclut qu'Eric Woerth n'est pas intervenu dans le dossier fiscal des Bettencourt. La droite assure que Woerth est alors blanchi. Ce qui n'empêchera pas sa démission du poste de trésorier de l'UMP ni ne dégonflera la bulle.
Mais l'affaire n'en serait pas tout à fait une si elle n'avait pas pour point de départ ce différend familial, entre Liliane Bettencourt et sa fille, Françoise Meyers, qui a porté plainte contre le photographe François-Marie Banier pour abus de faiblesse. Banier apparaît au fil des révélations comme un très proche de Liliane Bettencourt, entretenant une relation si particulière avec lui qu'elle lui aurait offert jusqu'à 993 millions d'euros de cadeaux, ainsi que l'île d'Arros, dans les Seychelles. Les dernières auditions de l'ancienne employée de maison et l'ex-infirmière de Liliane Bettencourt vont dans le sens d'une manipulation de Banier à l'égard de la milliardaire.
Plainte déposée par Françoise Meyers auprès de la juge d'instruction Isabelle Prévost-Desprez, qui se trouve de fait en concurrence avec les enquêtes préliminaires ouvertes par le parquet de Nanterre, commandées par le procureur Philippe Courroye, réputé proche de Sarkozy. Car il y a aussi une dimension judiciaire dans cette affaire : l'indépendance de Courroye, nommé directement par l'exécutif, est mise en cause et son insistance à ne pas transmettre l'enquête à un juge d'instruction est suspecte.
Enfin, c'est l'aspect médiatique qui entre en jeu. Quel média sort vainqueur ? Mediapart, c'est-à-dire un site d'infos en ligne. Dès lors, la souplesse de ce média, ainsi que son indépendance (lié à sa jeunesse ?) sont mises en valeurs par ses partisans, mais il en devient une cible facile pour les défenseurs de Woerth. Le point positif, c'est qu'Internet est aujourd'hui un média d'information légitime, et le devient dans l'esprit du public : cette affaire a fait dépasser le plafond des 30 000 abonnés à Mediapart. La presse traditionnelle est d'autant plus ridicule que les enregistrements clandestins ont été proposés au Monde avant Mediapart. Qui les a refusés...
Tout se brouille, donc, dans cette affaire, et crée un bouillant mélange qui ne semble pas près de décanter. Le mot est peu employé par la presse nationale, mais osons le parallèle : oui, il s'agit bien d'un début de Watergate à la française, comme l'affirme la presse internationale. Mise en lumière d'une corruption généralisée de la politique française, démêlés et arrangements judiciaires, guerre médiatique... Tout y est. Certes, la mayonnaise ne prend pas toujours, il faut rester méfiant. Mais les mois qui précèdent l'élection présidentielle vont sûrement être agités.
A noter, pour approfondir le sujet, la synthèse de cette affaire réalisée par le site Arrêt sur images et le dossier ultra-complet de Mediapart (en accès payant). De même, pour se renseigner le dossier juridique, on peut se référer à l'émission "Arrêt sur images" du 16 juillet, en compagnie d'Eva Joly. Enfin, pour rire, une parodie de page Facebook, délirante, concoctée par le site Slate.fr.
(Photos : Liliane Bettencourt, Philippe Courroye)
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