Comment est apparu Daesh et quel est son modèle économique ? Peut-il encore étendre son territoire ? Comment lutter contre une structure qui dépend de moins en moins de financements extérieurs ?

Responsabilité de l’intervention américaine en Irak

Le 11 septembre 2001, l’Occident découvre le visage de celui qui alimentera toutes ses peurs pendant près de 10 ans : Ben Laden. Il lui déclare la guerre au nom de son association terroriste Al-Qaïda. Onze ans plus tard, c’est une menace d’un tout nouveau type qui déferle sur l’Occident. Car bien que le groupe Etat islamique soit issu d’Al-Qaïda, le modèle économique, l’idéologie et la portée de ce mouvement diffèrent totalement de ce dernier.

L’histoire de Daesh a commencé en 2003 lors de l’invasion de l’Irak par les Etats-Unis qui menèrent une « guerre préventive » (les USA ont accusé l’Irak de détenir l’arme nucléaire pour justifier leur intervention, information qui s’est révélée fausse). Ils ont donc envahit et occupé l’Irak puis renversé le roi de l’époque, Saddam Hussein. L’insurrection est forte au sein de la population irakienne qui s’érige contre l’occupant américain. Rapidement, l’insurrection dégénère en guerre confessionnelle entre les sunnites et les chiites [1].

C’est dans ce climat qu’Abu Bakr Al Baghdadi[2] a forgé ses armes et son idéologie. Au départ proche de l’idéologie des Frères musulmans[3], Al Baghdadi a adopté la pensée salafiste[4] durant ses études de théologie à Bagdad. En raison de son engagement aux cotés des insurgés sunnites qui se sont battus contre l’occupant, il se fait emprisonner dans la prison militaire américaine de Bucca, où il se convertira alors au djihad (guerre sainte). Cette prison est en effet rapidement devenue un haut lieu de radicalisation, et ce n’est donc pas surprenant qu’Abu Bakr s’y soit fait endoctriner pendant ses années de détention. Il rejoindra donc les rangs d’Al-Qaïda dès sa sortie. Ce qui est plus étonnant en revanche, ce sont les liens qu’il y a tissé avec les anciens officiers de Saddam Hussein : alors que tout les oppose, ces derniers se sont unis autour de leur haine commune de l’occupant américain et des chiites. Le monstre Daesh est ainsi né derrière les barreaux de la prison militaire de Camp Bucca en Irak, puisque c’est là que se sont rencontrés 17 des 20 plus hauts placés de l’organisation Daesh.baghdadicampbucca

Un groupe qui profite d’un Etat affaibli

Daesh fait ses armes en Irak, et ses premières victoires sont impressionnantes. La prise de Mossoul en moins de 24h en juin 2014 par les djihadistes aura une lourde portée symbolique. Cette victoire a en effet révélé à quel point l’Irak était gangrénée de l’intérieur, le pouvoir central délaissant les autres villes avec une sécurité insuffisante. La prise de la deuxième ville d’Irak était également hautement stratégique. Cela a considérablement accru les moyens financiers du groupe (des centaines de millions de dollars ont été récupérés dans les banques) et ses moyens militaires (hummers américains, chars lourds, matériel antichar, blindés légers …). Mais plus qu’une simple question d’argent, la prise de cette ville a aussi permis à Daesh de se doter d’une « capitale » et de mettre en place une véritable administration. Cependant l’Irak ne suffit plus à Daesh (que l’on appelle alors Etat Islamique en Irak), qui va chercher à accroître sa puissance et son influence par la conquête de nouveaux territoires.

Aussi surprenant que cela puisse paraître, Al-Qaïda mit « officiellement » fin à sa collaboration avec Abu Bakr car il jugeait les méthodes de ce dernier « trop brutales ». En réalité, pour le spécialiste du terrorisme Alain Rodier, il s’agit d’une guerre de chefs entre Abu Bakr et le docteur Ayman al-Zawahiri, bien que le salafisme djihadiste (plus précisément wahabo-takfiriste, à ne surtout pas confondre avec les salafistes quiétistes, estimés à 15 000 en France et très critiques vis-à-vis des djihadistes) soit leur idéologie commune. Ce divorce est consommé sans grande difficulté pour Daesh qui a acquis suffisamment d’inertie et d’expérience pour se lancer à la conquête des terres syriennes. Il s’engage ainsi dans le conflit, tout d’abord sous le nom d’ Al-Nosra, puis en son nom propre. Les combattants de Daesh en Syrie infiltrent dans un premier temps les rebelles contre le régime de Bachar. Cependant leur réelle ambition est d’imposer la charia dans les villes qu’ils contrôlent. Les masques tombent en 2012, lorsque la frontière entre la Turquie et la Syrie s’effondre. Daesh affiche dès lors ses véritables ambitions et se met à combattre à la fois les troupes de Bachar et les millices rebelles, fort de l’affluence de milliers de combattants venus du Maghreb et d’Europe par la frontière Turque. L’Etat islamique d’Irak devient l’Etat islamique d’Irak et du Levant.

Le 29 juin 2014, premier jour du ramadan, Abu Bakr réinstaure le califat, s’autoproclame calife[5], et demande à tous les musulmans de lui prêter allégeance. C’est sa première apparition publique, et il a pour cela choisi Mossoul, symbole de sa puissance. L’Etat islamique est né à ce moment-là.

L’organisation de Daesh : efficacité et discipline

Daesh terroristes djihadistes

Organisation interne

C’est certainement sur ce point que l’Etat islamique diffère le plus d’Al-Qaïda. Daesh vise à fonder un Etat appuyé sur les lois de la charia, il cherche donc à imposer des frontières, à créer un gouvernement et une administration. Par conséquent, c’est un projet qui s’inscrit dans la durée, qui cherche à créer une Etat stable et durable. La terreur que l’EI sème à l’extérieur de ses frontières vise en effet à renforcer son expansion. Dans le même temps, Daesh ne veut pas voir fuir la population qui vit sur son territoire. Pour cela, il doit assurer un confort de vie minimum à sa population (eau, électricité, système de santé …). Bref, Daesh est confronté aux mêmes problématiques de financement de ses services publiques que tous les autres Etats, tout en menant une guerre acharnée contre ses voisins. Ses besoins financiers sont donc monumentaux.

Au jour d’aujourd’hui, près de 12 millions de personnes vivent sur les territoires contrôlés par Daesh (territoire de la taille du Royaume-Uni). On peut donc d’ores et déjà constater son efficacité pour organiser la vie de ses « citoyens ». Tout d’abord l’EI a su s’assurer un soutien indéfectible de la population, en alimentant la haine millénaire que les sunnites vouent aux chiites, que les peuples arabes vouent à leurs occupants, mais aussi en pratiquant la politique de la tolérance zéro : chaque personne dérogeant aux lois de la charia se voit infliger publiquement un châtiment corporel. Par ailleurs, il s’attire la sympathie des victimes de bombardements en Syrie en assurant des services de premiers secours que l’Etat syrien n’est plus en mesure de garantir. Au final l’ordre public n’est pas troublé par les habitants des territoires contrôlés, et les révoltes sont quasi-inexistantes. Le message est clair : le sabre pour les infidèles, l’espérance d’une vie meilleure pour les croyants et les bons « citoyens ».

D’autre part, l’EI a mis en place les prémices d’une organisation étatique dans les territoires conquis. L’Etat lève l’impôt, fait payer des taxes, et a même instauré des « barrières douanières ». Daesh a une police, des responsables de l’eau, de l’électricité, des gouverneurs, et ce dans chaque province. Chaque gouverneur est directement chapeauté par l’adjoint d’Abu Bakr, ce qui assure l’unité et la cohérence de l’organisation.

dinar musulman Daesh Plus important encore dernière innovation est de frapper sa propre monnaie. Le cours du dinar musulman n’est sera pas déterminé par la confiance que la population a en cette monnaie, contrairement au dollar ou à l’euro, mais par les quantités de métaux précieux disponibles dans les sols de cet « Etat ». Le but est de s’affranchir du dictat des marchés financiers, mais il s’agit aussi et surtout d’asseoir sa crédibilité en tant qu’Etat. 1 dinar musulman vaut aujourd’hui 140 dollars, soit 125 euros (il s’agit d’un taux de change officieux, cette monnaie n’étant reconnue nulle part !).

La mise en place d’une telle organisation n’est permise que par l’afflux régulier de liquidités venant alimenter les caisses de Daesh.

Financement

Un groupe soutenu de l’extérieur et parvenu à l’auto-financement…

Dans un premier temps, l’EI était majoritairement financé par les grands Etats sunnites de la péninsule arabique (Arabie Saoudite, Qatar, Emirats Arabes Unis) qui prennent donc une immense part de responsabilité dans le développement de ce groupe terroriste. Toutefois, cette source de financement s’est tarie depuis que l’EI a acquis suffisamment d’autonomie et que son chef a appelé les Saoudiens à se soulever contre ses dirigeants. Daesh est aujourd’hui autofinancée à 82%, ce qui lui assure une assise stable pour pouvoir continuer à faire la guerre et à s’étendre. Son financement passe par l’exportation de pétrole, par le trafic de drogues et d’armes, par les impôts, mais aussi par le pillage des villes conquises (comme l’a montré l’exemple de Mossoul).

L’Etat islamique contrôle aujourd’hui une vingtaine de puits de pétroles. Près de 15% du PIB irakien est entre les mains de Daesh. La Turquie ayant décidé de fermer les yeux, Daesh peut acheminer librement ses barils de brut bradés (32$ le baril) à travers les circuits traditionnels. Ce trafic permet à l’Etat islamique de gagner près d’un million de dollars par jour.

Daesh revenus hydrocarbures financial times carte contrôle gisements exporation pétrle Daesh a également pris le contrôle des ¾ de la production de coton syrienne dont la Syrie était un exportateur important.

Les djihadistes de Daesh ont également su tirer parti du système bancaire afin de gagner des millions : de nombreuses banques locales tombées sous le contrôle de Daesh n’ont pas été exclues du système bancaire international SWIFT, ce qui leur permet de continuer à effectuer des transactions pour le compte de l’EI.

Le trafic d’œuvres d’art est aussi une source importante de financement pour l’EI, qui organise des fouilles illégales et qui pille des musées. Cela lui rapporterait près de 7 milliards chaque année (bien que les entrées d’argent dues au marché noir de l’art soient extrêmement difficile à évaluer).

Etat Islamique source financementsOn peut voir ici que l’Occident est bien plus responsable de l’enrichissement et surtout de la pérennité de Daesh que ne le sont les grandes fortunes saoudiennes et qatari contrairement à ce que l’on aime penser. Malgré toute l’ignominie et la honte que cette thèse fait peser sur nos responsables, elle a aussi quelque chose de rassurant : si la stratégie américaine fonctionne (encercler Daesh pour l’asphyxier, puis décapiter l’organisation), si l’on parvient à isoler Daesh du reste du monde et à détruire ses installations pétrolières, l’Etat islamique n’aura plus aucun financement et ne pourra plus financer ni sa guerre, ni son Etat, et ce sera la fin de la guerre, la paix l’emportera. Cette thèse est en effet rassurante car la victoire paraît alors accessible, presque facile.

… mais une thèse qui ne suscite pas l’unanimité

Cependant cette idée selon laquelle Daesh serait en grande partie auto-financé est fortement remise en cause, et certaines voix s’élèvent pour souligner l’incohérence de cette analyse, pourtant relayée en chœur par tous les grands médias occidentaux. En effet des analystes comme Daniel Lazare défendent, preuves à l’appui, que les chiffres présentés par ces grands médias (notamment concernant le trafic d’œuvres d’art ou le pillage des banques) sont extrêmement sur-évalués. Ils affirment aussi que les puissances chiites du Golfe continuent de largement financer Daesh, dans l’espoir de le voir renverser Bachar Al Assad. Pourquoi nos gouvernements souhaiteraient nous cacher cette information ? Deux raisons principales sont avancées par les porteurs de cette thèse. Premièrement cela remettrait en cause la stratégie américaine d’isolement, et diminuerait l’espoir de l’opinion publique de voir cette guerre se finir. La victoire ne semble plus « accessible » et « facile » lorsque cinq des Etats les plus riches du monde financent de façon inconditionnelle l’organisation terroriste de Daesh. Et lorsque l’opinion publique ne soutient plus une guerre, c’est très mauvais, nous l’avons vu lors de la guerre du Viet-Nâm.
La deuxième raison est plus honteuse : nos chers gouvernements ne souhaitent pas mettre en danger leurs relations diplomatiques avec les puissances du Golfe, pour préserver leurs intérêts économique. Ils ne veulent pas risquer d’être éjectés de ces marchés émergents forts prometteurs, dont le potentiel de croissance et de commerce dans les secteurs des nouvelles-technologies et de l’armement est exponentiel.

A vous de choisir à quel saint vous vouer.

Notes :
[1] Les sunnites ont toujours été au pouvoir en Irak (depuis l’Empire Ottoman) alors que cette confession ne représente que 30% de la population irakienne. Les chiites (60% de la population) opprimés et écartés du pouvoir depuis trop longtemps, ont profité de la déstabilisation du pouvoir en place provoquée par l’invasion américaine pour reprendre le pouvoir. Ainsi l’invasion américaine est rapidement une lutte interconfessionnelle pour le pouvoir.
[2] Son nom fait référence à Abou Bakr, beau-père de Mahomet et premier calife.
[3] Les frères musulmans sont créés en 1928 en Egypte. Ils veulent à la fois dire leur opposition à la présence britannique en Egypte et en Palestine (qui empêche le monde arabe de s’unir selon eux) et réislamiser l’ensemble du Moyen-Orient, par la mise en place de la Charia.
[4] Le salafisme est le pan ultra-radical et conservateur de l’islam. Les salafistes prônent une application littérale des textes du Coran, et sont profondément opposés à l’occident. Cet islam fondamentaliste, qui fait l’apologie du djihad, est rigoriste et particulièrement populaire parmi les jeunes sunnites.
[5]Le calife est le successeur du Prophète Muhammad, le « remplaçant de l’Envoyé de Dieu ». Il symbolise alors l’unité de la communauté, l’Oumma. Le calife a un double rôle : il est à la fois chef de l’Etat et chef spirituel. Le califat est aboli en 1924 par Mustafa Kemal (président turc) qui juge cette institution archaïque.

Posted by Cécile Marchasson

One Comment

  1. merci pour ce « rafraichissement » bien documenté!
    bon travail.

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